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"Le Chêne qu’on relève "
Cette France que MAM veut relever

Michèle Alliot-Marie publie ce mois-ci, aux très sérieuses éditions Odile Jacob (1), un essai dont la sobriété de la composition et du style excuserait à bon compte le lecteur distrait par un début d’automne plutôt agréable.



Ministre de la Défense du gouvernement Villepin après l’avoir été sous Raffarin, Michèle Alliot-Marie a travaillé au cabinet d’Edgar Faure, académicien et homme politique français resté célèbre pour ses bons mots (« ce n’est la girouette qui tourne, c’est le vent »). Pour être honnête, c’est parce qu’elle le rappelle assez souvent que celui qui l’écoute ou la lit se souvient de cette collaboration auprès d’Edgar Faure. « Le Chêne qu’on relève », publié ce mois-ci aux très sérieuses éditions Odile Jacob (1), est un essai dont la sobriété de la composition et du style excuserait à bon compte le lecteur distrait par un début d’automne plutôt agréable.

Annoncée par la presse il y a plusieurs mois, la parution du livre a été repoussée d’abord en raison du référendum européen, puis pour tenir compte de ses conséquences politiques internes. Ainsi comprenons-nous l’intention d’Alliot-Marie : il ne s’agit pas d’un ouvrage de circonstances, tels ces livres qui encombrent les étals des libraires en période électorale. Bien sûr certains commentateurs, probablement par souci d’équilibre entre la droite et la gauche, y verront un livre lancé pour tester une mise sur orbite élyséenne. Franchement, si tel était le cas, le choix de la fenêtre de tir pourrait laisser perplexe jusqu’à ceux qui, croyant à sa bonne étoile, l’ont aidé en 1999 à conquérir contre toute attente la présidence du RPR, avant l’arrimage en douceur du mouvement créé par Jacques Chirac à l’UMP d’Alain Juppé ; c’était en 2002, Michèle Alliot-Marie avait été propulsée en mai ministre de la Défense, une première pour une femme en France.

Avec sincérité, Alliot-Marie reconnaît d’emblée que la Défense était pour elle terra incognita, ou presque. Vous devinez la suite : elle se plut à l’hôtel de Brienne et y resta. Son éloge du ministère de la Défense en ouverture de l’essai nous convainc ; l’aspirant en politique prend note, lorsque MAM érige ce ministère en modèle d’une modernisation de l’Etat réussie. S’adapter était une nécessité avec la décision de professionnaliser les armées, et reste une exigence pour faire face aux « défis d’un monde fragmenté ».

Le tour d’horizon des menaces auquel Alliot-Marie nous invite dans la première partie de l’essai (« Vers un monde plus sûr ? ») ne nous rassure pas vraiment sur l’état du monde. Si le tableau nous inquiète, c’est d’ailleurs davantage sous l’effet d’une énumération des risques et facteurs de conflit décrits avec des chiffres bien choisis (notamment sur les enjeux de l’eau, de la démographie et des inégalités de richesses) qu’en raison d’informations nouvelles. Reconnaissons toutefois avoir appris l’existence de la Gagaouzie, théâtre d’un conflit oublié de la communauté internationale faute d’intérêts stratégiques en jeu ; plus sérieusement, faisons part de notre surprise d’avoir lu sous la plume de notre ministre de la Défense : « A en croire un institut américain, 70 conflits seraient actuellement en cours [dans le monde] » et accordons un satisfecit à MAM pour avoir précisé que la situation de nombreux pays, y compris en Afrique, n’a que de lointains rapports avec la colonisation. Les réponses aux défis sont-elles à la hauteur ? Pour Alliot-Marie, sous réserve que l’effort soit poursuivi au-delà de l’actuelle loi de programmation 2003-2008, la France dispose d’un outil de défense fiable, dont la dissuasion nucléaire adaptée à des ripostes graduées est une composante plus nécessaire que jamais. MAM fait preuve de la même confiance dans la défense européenne, aujourd’hui une réalité, et sa capacité à coopérer avec l’OTAN. En revanche, le constat des échecs de l’ONU est sans complaisance, par exemple son incapacité ou son hypocrisie à correctement qualifier les conflits et donc à autoriser ou interdire les forces placées sous son autorité à faire usage de leurs armes. MAM reconnaît que l’équilibre entre respect de la souveraineté et exigence de justice n’est pas facile à définir, de même, s’agissant de la lutte contre le terrorisme, l’équilibre entre respect des libertés individuelles et efficacité sécuritaire. Sources de conflits, les déséquilibres de richesses exigent des réponses qui passent en profondeur par des aides à la reconstruction et au développement, domaines dans lesquelles la communauté internationale a de sérieux progrès à faire. C’est l’intérêt de tous, notamment pour réguler des flux migratoires qui mettent à rude épreuve la cohésion nationale de nombreux pays.

Construit suivant le même schéma (radioscopie des défis d’abord, revue des réponses ensuite), la deuxième partie de l’essai est précisément consacrée au « Vivre ensemble ». Alliot-Marie décrit sans fard les poisons du communautarisme, démonte les mécanismes du repli communautaire (cette solidarité qui exclut au lieu de rassembler), et dénonce ceux qui, pour être modernes ou tout simplement par fatalisme, s’en remettraient volontiers aux communautés pour garantir l’unité nationale. Le recadrage de MAM est direct et sans appel : « la responsabilité de la stabilité et de la cohésion du pays incombe aux institutions républicaines et aux élus du peuple. » (fermez le ban). « D’origine polonaise et russe par [sa] mère », Alliot-Marie invite à repenser notre politique d’immigration, indissociable de notre action en faveur du développement. Là aussi il est question d’équilibre, entre générosité et maîtrise (comme le dit Fincklekraut, la France n’est pas un droit de l’homme) ; sans le remettre explicitement en cause, MAM s’interroge sur le droit du sol : « La règle juridique ne crée pas, ou plus, la réalité sociologique. » Au titre des pistes d’action, MAM en revient aux ‘valeurs sûres’ : l’intégration par l’école, qui doit davantage tenir compte de la diversité des enfants, et l’insertion par un métier, avec une valorisation de la réussite, du bien-être au travail, de la promotion sociale (la Défense est citée en exemple) et une reconnaissance de la participation de chacun à l’avenir de la France qui n’est pas au déclin ! Pour répondre à l’exigence aiguë de justice sociale, mettre un terme à la crise des médiations et satisfaire les Français désireux d’être davantage associés aux décisions, l’ardente gaulliste réfléchit à un projet de société, dont la participation serait la pierre angulaire. Plus de participation dans la vie socio-économique, comme en politique. MAM en profite pour récuser de fausses solutions : la proportionnelle, la parité par la loi, ou encore... la désignation d’un candidat à l’élection présidentielle par un parti (les Français doivent pouvoir choisir par eux-mêmes).

La troisième et dernière partie de l’essai est sans doute la plus ambitieuse : « Retrouver la confiance ». Les Français sont inquiets pour leur avenir, Alliot-Marie les comprend ; ils s’auto-dénigrent, cela l’exaspère. Inspirée par une idée-directrice - la confiance en soi et la confiance dans l’avenir de son pays vont de pair - MAM préfère le langage de la vérité au discours démagogique. Les handicaps de la France sont passés en revue ; citons : le vieillissement de la population et l’insuffisance programmée de main-d’œuvre, le financement de l’Etat-providence et des 35 h, le poids des prélèvements fiscaux, ou encore le fossé technologique qui se creuse. Les délocalisations sont-elles un enjeu ? Elles résultent d’une concurrence mondiale qui permet aux pays les plus pauvres de se développer (on l’oublie trop souvent) et nous poussent à nous positionner sur d’autres secteurs, d’autres marchés. Le lecteur comprend que l’avenir industriel de la France n’est pas dans le textile ou la chaussure (qu’on produise à nouveau des espadrilles au pays basque n’y changera rien). D’où les investissements à accroître dans la recherche et l’innovation, en particulier dans le domaine spatial, d’où la nécessité de faire émerger des groupes industriels d’envergure à une échelle européenne à redéfinir. Sans prendre position sur l’adhésion de la Turquie, MAM pense que la taille de l’Europe, au moins d’un point de vue économique, n’est pas suffisante à l’aune des grands ensembles régionaux. Elle esquisse une ouverture, sous une forme imprécise, à l’autre rive de la Méditerranée. Au-delà de la question des frontières, le discours d’Alliot-Marie sur l’Europe apparaît, soyons francs, assez décalé. La question du fédéralisme, rejeté fermement par MAM de même que le souverainisme, ne nous semble plus à l’ordre du jour d’une Europe à 25. Peut-être la charge était-elle un préalable pour rappeler son attachement à l’Etat national et affirmer sa conviction que la France doit être fidèle à sa vocation afin de répondre au « désir de France » qu’Alliot-Marie relève à l’étranger. Qu’on se le dise : la France est une puissance qui compte dans le monde, avec ses atouts d’aujourd’hui autant que son histoire ou ... ses poètes, comme Victor Hugo qui avait inspiré André Malraux pour la mise en scène d’une dernière conversation avec de Gaulle (2) :

« Oh ! Quel farouche bruit font dans le crépuscule Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule ! »

FD

(1) « Le Chêne qu’on relève », Paris, Odile Jacob, 2005, 255 p. (2) « Le miroir des limbes - Les chênes qu’on abat... », Paris, Gallimard, 1971, 236 p.

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